Les dégâts dans le village de l'Estancia,
à côté de Tamulté

Nous avons retrouvé avec plaisir notre petite vie de village et nos amis. Désormais Tamulté ressemble presque à l’île qu’elle a été autrefois, à l’époque où un groupe d’indiens Chontal s’y est installé sur les conseils du dieu Käntepec. Au milieu des autres villages inondés et des champs transformés en lagunes, la vie semble normale, en apparence tout du moins. Les paysans ne se lèvent plus aux aurores pour aller voir leur maïs. Tout est perdu et il faudra bien attendre six mois avant la prochaine récolte, unique ressource des familles les plus modestes. Les enfants sont en vacances forcées, les écoles hébergeant encore un grand nombre de sinistrés. Beaucoup d’employés n’ont pas retrouvé leur poste à Villahermosa, complètement dévastée par les eaux. L’économie des prochaines semaines et des prochains mois est compromise. Tout le monde ne parle que de ça. Les prochains temps vont être très difficiles et la reconstruction de la région demandera des efforts considérables. De plus en plus, on pointe du doigt les responsabilités humaines. En premier lieu, les gouvernants corrompus qui ont permis une urbanisation absurde et n’ont pas investi dans les infrastructures indispensables pour la sécurité des populations et des biens. Mais aussi les responsables de la CFE, Commission Fédérale d’Electricité, dont la gestion des barrages hydroélectriques semble avoir été guidée d’abord par des intérêts financiers, au mépris de la vie des habitants en aval, au Tabasco. Visiblement, la catastrophe aurait pu être évitée et c’est ce que pensent 70% des Mexicains, d’après les derniers sondages.

Performance commune
dans l'espace de la Palapa brûlée

Après avoir vécu deux mois avec les gens du Tabasco, nous sommes très touchés par ce qui se passe ici. Malgré tout, dès notre retour à Tamulté, nous avons continué à travailler à nos deux projets. L’échange artistique a pris du retard et il faut repenser le plan de financement que nous avions prévu pour l’exportation des œuvres et les deux expositions. Du côté de Villahermosa, évidemment, la priorité du moment n’est pas à la promotion artistique et culturelle. Il s’agit d’abord de remettre en état le Centre Culturel, largement inondé. Vendredi dernier, une réunion du groupe d’artistes s’est imposée pour discuter de la marche à suivre, pour mener à bien notre projet commun. Nous avons maintenu la date du dimanche 11 novembre pour notre « rituel » de mélange des boîtes. Et effectivement, cette performance collective a eu lieu hier, dans la Palapa, ancien atelier de Tamulté à l’abandon depuis l’incendie de son toit. Une grande toile octogonale a été cousue, disposée autour du jeune arbre occupant le centre de l’espace. Ce n’est qu’à la nuit tombée que le groupe a commencé à peindre et à mélanger les carrés de bois symbolisant les différents projets. La disposition finale de ces carrés, complètement aléatoire, a décidé de la destination de chacun des 16 projets artistiques dans les deux expositions, de part et d’autre de l’Atlantique. C’était aussi pour nous le moment de clôturer la période de l’échange artistique, même si l’élaboration des objets ne s'arrête pas là.

La Danse du Petit Cheval Blanc
par le groupe de Quintin Arauz

Du côté du documentaire, les choses ont pris aussi un tour différent. Deux jours avant notre départ au Chiapas et le début des inondations, nous avions eu un coup de bol mémorable. Nous avions choisi ce jour-là pour rendre visite à une famille dans un village chontal sur une île des marais, Quintin Arauz. C’est là qu’il y a trois ans, j’avais pu assister pour la première fois à la fameuse Danse du Petit Cheval Blanc, celle qui nous a portés jusqu’ici et nous a guidé tout au long de notre séjour. A peine arrivés chez Don Raúl, le voilà qui part avec danseurs et musiciens pour une représentation exceptionnelle dans un village de l’état voisin. Caméra et perche en mains, nous réussissons à faire partie du voyage et avons la chance inopinée de filmer une version toute différente de la danse, dans des conditions de tournage assez idéales. C’est sans doute avec cet heureux hasard que s’est terminée notre recherche filmique autour de la danse. Aujourd’hui, après les inondations, il est délicat de reparler de la fête et nous nous contentons de filmer ce qui vient, essentiellement la vie quotidienne autour de nos personnages préférés : la famille de Don Lupe et Doña Ofelia, le professeur Roldan, Don Isidro… Ces trois prochains jours qui sont pour nous les derniers à Tamulté, nous laisserons aussi la caméra pour prendre le temps de passer du bon temps avec eux et se dire au revoir. Comme on dit en espagnol, c’est le temps des « despedidas ». A part ça, deux informations exclusives ! Magali a appris à danser le « danzón » au milieu des tables de la taquería, pour le plus grand plaisir de son cavalier, notre « Ah bueno bueno » Lupe. Guillaume est allé chez le barbier et ne ressemble plus à un homme des cavernes style Chabal et sa nouvelle tête en a fait rire plus d’un.

La fin du gringo barbu

Magali avec Lupe,
"El Maestro del Danzón"